TERROIR ET MODERNITÉ : LORSQUE L’ARCHITECTURE COMPOSE AVEC LE TEMPS
Le Château Barde Haut est un domaine de 17 hectares situé à la limite est de la commune de Saint-Emilion, à l’extrémité du plateau. Inscrite en 1999 au patrimoine mondial de l’Unesco, la juridiction de Saint-Emilion est un exemple remarquable d’un paysage viticole historique qui a survécu intact. En 2005, nous avions réhabilité d’anciens cuviers dans une bâtisse de pierre traditionnelle. Sollicités de nouveau en 2008 pour un projet de plus grande ampleur, nous avons mûri une réflexion architecturale audacieuse et rationnelle. Le site existant est caractéristique du paysage viticole girondin : un îlot de maisons basses en pierre du 19ème siècle, accueillant bureaux et autres dépendances, émerge des rangs de vignes. Au nord de cet îlot se détache un volume tout en longueur : le chai.
Le projet tire parti de ce contexte architectural qui fait l’identité du terroir. Nous aurions pu certes travailler une cohérence architecturale assez linéaire, afin de répondre aux attentes légitimes d’un paysage dont le visage intemporel est gage d’une tradition. Pourtant, l’identité d’un terroir n’est pas tributaire d’un geste architectural qui se contenterait de reproduire les caractéristiques de l’existant. A une époque où le commerce du vin s’internationalise, où la production française est concurrencée par les vins étrangers, le terroir viticole de Saint-Emilion demeure une entité forte, tant pour la beauté de ses paysages que pour le rayonnement de son appellation. La production du vin est une tradition multimillénaire ; cette sécularité l’engage aujourd’hui dans une ère qui a pu effrayer la profession. De nouvelles exigences en terme de fermentation et de vinification, les attentes de clients avertis, une nécessaire exportation, autant de signes de la modernisation obligée de la viniculture. Comment concilier dès lors l’identité d’une terre, son exception et son cachet, et les innovations techniques ? Le choix d’une architecture contemporaine répond à cette apparente contradiction. Deux volumes s’élèvent sur le site existant : d’une part les ateliers, dont la configuration en longueur permet de structurer l’espace global du site et de redéssiner la voierie ; d’autre part les cuviers et la salle de réception, qui se glissent au creux du vide laissé par les édifices de pierre. Tous deux s’habillent de feuilles d’acier rouillé, dont l’aspect se métamorphose au gré des climats ; les volumes se patinent de nuances pastels, ocre et terre de sienne. Le choix de ce matériau s’est imposé avec une certaine évidence : la force du lieu exigeait une architecture au minimalisme affirmé, une présence architecturale qui ne s’est pas pensés en terme de concurrence ou de rivalité, mais de dynamique. Le chai existant et les ateliers ont été creusé afin de pallier le nivellement du terrain.
Un frôlement des architectures dynamique.
Prenant acte de la configuration du bâti, et tout particulièrement de ce vide entre le chai et l’ensemble très dense en vis-à-vis, le projet vient donc s’insérer pour partie dans l’écrin de pierre ; le volume accueillant cuviers et salle de réception se glisse entre les édifices traditionnels, témoins d’une mémoire séculaire. Sa façade est s’aligne sur la ligne de bâti existant (chai et diverses dépendances) ; il épouse la longueur du chai pour présenter à l’ouest une façade qui s’ajuste sur la largeur de l’édifice. En incrustant ainsi ce volume aux lignes prononcées, comme découpé dans l’acier corten, dans un cœur de pierre, nous avons souhaité décloisonner les architectures. Ce côtoiement inattendu d’un édifice contemporain et d’un bâti traditionnel, leur frôlement, créent une dynamique intéressante. Une interaction qui autorise une narration inédite ; l’identité de chaque séquence se trouve comme réhaussée par la présence insolite d’une temporalité architecturale autre. Une attention aux temporalités s’inspirant de l’alchimie qui façonne le caractère d’un vin, dont une gorgée laisse deviner les pluies printanières, le soleil ardent du mois d’août, les accents boisés du chêne. Les lignes architecturales du projet empruntent leur simplicité et leur dynamique aux trames des rangs de vignes. Le revêtement d’acier rouillé qui habille les deux bâtiments crée une cohérence visuelle et décline les couleurs du terroir. Cependant une forte identité caractérise chacun d’eux.
Un projet HQE.
Des puits canadiens ont été creusés le long de la ligne de bâti formée par le chai, le volume accueillant les cuviers et la salle de réception, et les édifices de pierre existants. Ils permettent de réduire les amplitudes thermiques pour les espaces intérieurs du chai et du cuvier. Des pompes à chaleur, installées dans les ateliers, distribuent l’air chaud et froid et régulent le process. Les bâtiments sont isolés par l’extérieur pour une inertie thermique optimale. La toiture végétalisée qui couvre les ateliers a trois fonctions distinctes : elle favorise l’insertion du volume contemporain dans le site ; elle contribue à son inertie en renforçant l’isolation ; elle permet enfin de filtrer les eaux de pluie, qui sont récupérées. Les eaux vinicoles sont traitées, dirigées vers une station d’épuration. Une éolienne fixée sur la toiture des ateliers alimente l’éclairage extérieur.
Un volume taillé dans le sol.
Les ateliers, orientés est-ouest, se composent de 4 séquences signalées par le jeu de la toiture, dont le découpage en accordéon visible en façade revisite l’architecture industrielle des années 1950. A l’intérieur, les trois premières séquences communiquent entre elles (du nord au sud : atelier, local et vestiaires, abri matériel, abri tracteur) ; deux hautes portes de panneaux d’acier laqué sur rails ouvrent à l’est. La dernière séquence accueille une vaste salle vendangeurs, dont l’intérieur s’habille de contre-plaqué en hêtre. Une large baie vitrée ouvre totalement l’espace sur une terrasse de bois ; elle découpe un cadrage panoramique sur la vallée de Saint-Emilion. Semi-enterré au nord afin de pallier le nivellement du terrain, l’ensemble du bâtiment présente une inertie thermique favorable, à laquelle contribue la présence d’une toiture végétalisée. Au nord, une éolienne fixée à une structure métallique élancée permet d’alimenter tout l’éclairage extérieur. Elle signale la présence du bâtiment, qui semble sortir progressivement de terre. La toiture végétalisée joue avec la topographie singulière du terrain, en créant l’illusion d’un bâtiment taillé dans le sol.
A la croisée des étapes de la vinification.
Le volume accueillant les cuviers et la salle de réception communique avec le bâti existant : le chai au nord et les autres dépendances au sud. Il s’organise sur deux niveaux.
Il présente à l’ouest une façade en transparence : des panneaux de verre fixes sur 6 mètres de hauteur laissent percevoir l’espace intérieur. Des stores électriques orientables peuvent masquer ce mur de verre. Le volume est accessible depuis une entrée discrète au sud. A l’est, se découpe dans la surface ocre un pan d’acier : depuis la salle de réception cette ouverture cadre sur le vignoble ; le jeu des stores orientables théâtralise la vue. En rez-de-sol, l’entrée principale est marquée par un porte-à-faux, comme si on avait plié l’acier pour créer cet accès. Surplombé d’un lanterneau légèrement décroché de la toiture principale, le bâtiment rappelle l’architecture des séchoirs.
A l’intérieur, la hauteur de l’édifice permet d’aménager un volume dans le volume qui accueille en rez-de-chaussée le chai malolactique et en R1 la salle de réception. Accessible par deux escaliers latéraux, cet écrin de bois s’insère dans le volume de béton, observant un retrait de 2 mètres afin d’aménager des circulations. Une passerelle en tôle d’acier perforé (qui permet de filtrer la lumière en rez-de-chaussée) prolonge l’escalier sud pour accéder à la salle. D’une superficie de 150 m2, elle est traversée par la lumière : nous avons évoqué à l’est une ouverture sur le vignoble ; en vis-à-vis de cette percée, de larges panneaux de verre élargissent le champ visuel et offrent un regard surplombant sur les cuviers. Cet espace est surmonté par la charpente métallique à cornières du lanterneau. Il dispose ainsi d’un ensoleillement optimal, favorisé par une frise vitrée qui parcourt les longueurs du volume et redistribue la lumière des verrières. En longueur, dans l’épaisseur des murs de bois, viennent se loger des caissons dissimulés derrière des persiennes. Ils offrent un espace pour ranger des bouteilles en partie basse, en partie haute exposent des panneaux qui retracent l’histoire du château et de sa production. Une muséographie à petite échelle qui invite le visiteur à une promenade.
La salle de réception est supportée par une structure béton qui enveloppe le chai malolactique (la fermentation malolactique intervient après la fermentation alcoolique). Celui-ci occupe au sol une situation centrale ; véritable ouvroir de la vinification, il s’offre aux regards curieux à travers le maillage de lames de bois.
La situation privilégiée de la salle de réception en fait un espace essentiel du projet. Sorte de cœur d’où rayonnent les circulations et le regard, elle permet d’appréhender les différentes phases de fabrication du vin : disposant d’une vue panoramique sur le vignoble, regardant les cuviers, ouvrant en double transparence sur les ateliers, elle est aussi un lieu de dégustation : elle se tient ainsi physiquement et symboliquement à la croisée des étapes de la vinification. L’ensemble du volume quant à lui, parce qu’il peut se transformer en un véritable écrin (les stores électriques à l’est et à l’ouest permettent de filtrer totalement la lumière), est la métaphore architecturale de ce processus.
Le temps d’une représentation.
Le chai existant, dont la silhouette discrète semble émerger des vignes, a été creusé afin de gagner en hauteur. La charpente a été restructurée : des poutres moisées appuyées à d’épais murets lasurés en noir s’inclinent légèrement pour casser les angles droits du volume. Elles créent un rythme formel dynamique et élégant qui, associé au rouge mat dont s’habillent les murs, joue sur la théâtralité du lieu. La dynamique est soulignée par l’alignement sur deux rangées de lampes suspendues en céramique noire. Trois ouvertures existantes regardent à l’est sur le vignoble, et filtrent une lumière douce à l’intérieur. Au sol, le béton assure un entretien facile.
Ici le vin repose dans des barriques de chêne. Une fermentation lente qui habille le vin d’arômes boisés (le tanin). On le goûte régulièrement selon un rituel immuable, quasi théâtral ; ses saveurs se précisent au fil du temps, selon des nuances toujours différentes.